lundi 5 mars 2012

La fable de la fosse commune

Il est plus que temps d’oublier la dernière image, sordide, de l’ « Amadeus » de Milos Forman : ce corps dans un sac en toile, cette pelletée de chaux vive, cette fosse commune des indigents, cette ultime solitude de Mozart que personne n’a accompagné jusqu’à sa dernière demeure : ce n’est, fort heureusement, que du cinéma !

En 1784 en effet, Joseph II promulgua une loi à visées prophylactiques qui réglementa très strictement les enterrements à Vienne : l’époque étant obsédée par le risque d’épidémies – alors un véritable fléau -,  les cimetières furent désormais construits le plus loin possible du centre ville, en dehors des remparts. Et la population, quel que soit son statut social, n’eut plus le droit de s’y rendre.
Dans un enterrement dit de « troisième classe » comme celui auquel eut droit Mozart – à l’image de la majorité des Viennois -, les corps étaient exposés tout l’après-midi dans des cercueils ouverts et dans des chapelles ardentes, puis enterrés nuitamment dans des tombeaux communautaires de 6 places, sans que les familles aient le droit de les suivre. Les tombes, y compris les tombes individuelles des aristocrates et des riches bourgeois, n’étaient jamais marquées du nom de leurs occupants, toujours pour éviter que les gens aient la tentation de  rendre visite à leurs morts et ramènent ensuite des « miasmes » dans la ville.

Quant au fameux sac de lin, hautement cinématographique, il fut effectivement en usage dès 1784 : les médecins viennois avaient en effet estimé que cette fibre aux vertus antiseptiques permettrait une décomposition plus hygiénique des cadavres - comme dans le cas des linceuls de l’antiquité.  Mais les Viennois se révoltèrent assez vite, ne supportant plus de voir leurs défunts emmaillotés comme de vulgaires pièces de viande : devant la fronde de ses sujets, Joseph II fit machine arrière et autorisa à nouveau les cercueils individuels, comme celui dans lequel Mozart fut enterré le 5 décembre 1791, le jour même de sa mort - comme le voulait l’usage du temps, et après une courte cérémonie à laquelle Constance, contrainte de rester chez elle par la coutume, ne put assister.

Nous savons pourtant que le 10 décembre suivant, cinq jours plus tard donc, une grande messe funèbre fut célébrée à Vienne en mémoire de Mozart. Si les archives de l’église Saint-Michel en ont conservé la facture - qui correspond à une cérémonie plutôt luxueuse - nous n’en avons aucun compte rendu direct. Mais voici celui d’une célébration sans doute équivalente et qui, elle, a bien été chroniquée.

Édition du 24 décembre 1791 de la « Wiener Zeitung », la plus lue des gazettes viennoises : « Les amis de la Musique de Prague ont organisé dans cette ville, le 14 courant, une cérémonie funèbre pour le maître de chapelle et compositeur de la Cour impériale et royale Wolfgang Gottlieb Mozart, décédé ici (à Vienne) le 5 décembre dernier…… Tous les musiciens célèbres de Prague y ont participé. Ce jour-là, toutes les cloches de l’église Saint-Nicolas (la plus grande église baroque de la ville) ont sonné pendant une demi-heure. Presque toute la ville s’y est rendue, de sorte que la place d’Italie était trop petite pour toutes les calèches et que l’église, qui peut contenir près de 4 000 personnes, ne put accueillir tous les admirateurs de l’artiste défunt….. Il régnait un silence solennel et mille larmes coulèrent en souvenir douloureux de cet artiste qui, par ses harmonies, avait su faire naître dans tous les cœurs les sentiments les plus vifs ».
Si Mozart est bien mort endetté, il était donc loin d’être oublié du public le jour où il a quitté ce monde.

Je renonce à comprendre le besoin malsain qu’ont eu Shaffer et Forman de noircir à ce point une disparition pourtant assez dramatique comme ça : le décès de cet homme si jeune, inconsolable de laisser sans ressources deux garçons de 5 mois et 7 ans - ainsi qu’une veuve de 29 ans -, arraché à la vie alors que son immense talent venait enfin d’être reconnu et que des commandes affluaient des quatre coins de l’Europe n’était pas assez triste ni assez spectaculaire pour eux ?

Mais que pèsent, après tout, les délires des uns et des autres ? Mozart n’est pas mort !

1 commentaire:

  1. Je ne serais trouver les mots juste pour dire à quel point votre blog m'a réconfortée dans l'idée qu'"Amadeus" doit rester un film d'époque riche en costume et divertissant sans pour autant être reconnu par le plus grand nombre comme un biopic! Sa notoriété à malheureusement induis trop de personne en erreur, prenant le film pour argent comptant. Merci encore d'avoir mis toute ces recherches et documents historique en relation, un travail admirable.

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