lundi 5 mars 2012

« Je t’ai tué, Mozart ! Pardonne à ton assassin ! »

« Amadeus » s’ouvre sans préavis sur une scène choc : Antonio Salieri (1750-1825), vieux et riche, se tranche la gorge après avoir imploré le pardon de Mozart (mort 32 ans plus tôt). Il est ensuite transporté en piteux état dans un asile d’aliénés où il finira ses jours, à 75 ans. Il y recevra un jour la visite d’un jeune prêtre viennois, devant qui ce vieillard amer va revivre la relation de haine/amour qu’il entretint avec Wolfgang Amadé Mozart. Au XVIIIème siècle en effet, les suicidaires - qui ne représentaient aucun danger pour autrui - étaient certes internés mais pris en charge par des prêtres - et non par des psychiatres qui n’existaient pas encore !

Les faits, qui se sont déroulés en 1823, sont en grande partie véridiques : Salieri a bien été interné un an et demi avant sa mort et s’est bien accusé d’avoir empoisonné Mozart, avant de se rétracter ensuite farouchement et jusqu’à son dernier souffle - mettant cet aveu sur le compte de la folie. L’aperçu que donne Forman d’un asile d’autrefois, avec ses fous enfermés dans des cages de fer ou menés à coups de trique est terrifiant, mais sans doute assez proche de ce qu’était effectivement ce type d’établissement avant les « camisoles » chimiques d’aujourd’hui.
Aucun document sérieux, en revanche, ne fait mention de gorge tranchée ni de tentative de suicide de la part de Salieri, dont il semble bien que scénariste et metteur en scène aient voulu, pour des raisons cinématographiques évidentes, dramatiser l’internement.

Le voeu de chasteté que le même Salieri affirme avoir fait devant Dieu, afin que le Créateur lui accorde le même talent qu’à Mozart, est également une fiction : Salieri se maria à l’âge de 27 ans, eut sept enfants et entretint des années une liaison officielle avec la célèbre soprano Caterina Cavalieri – la chanteuse qui créa le rôle de Constanze dans « L’Enlèvement au Sérail » et que le film fait (à tort) passer pour la maîtresse de Mozart. Gai, bon vivant, aimant les femmes et la bonne chère, Salieri fut l’antithèse de l’ascète tout de noir vêtu que nous présentent Shaffer et Forman. Son goût pour les sucreries, récurrent dans le film, est en revanche bien mentionné par son biographe, et Salieri perdit effectivement ses deux parents à l’age de 12 ans. A 16 ans, il débarquera bien à Vienne où, protégé par Grassmann, Gluck et Métastase, il connaîtra une ascension très rapide et surtout une réussite professionnelle complète - avec, entre autres, 37 opéras à succès appréciés dans l’Europe entière.

Comme quoi il n’était pas nécessaire autrefois d’avoir du « génie » pour réussir – d’autant moins que cette notion de « génie », née à l’époque romantique, était tout à fait inconnue au XVIIIème siècle.

« J’enviais, non le petit enfant prodige, mais ce père qui lui avait tout appris »

Le film, dans un premier retour en arrière, nous montre Mozart enfant qui, sous le regard extasié de Léopold, joue du clavecin devant le Pape avec les yeux bandés ; juché sur un tabouret, l’enfant exécute ensuite quelques mesures au violon.
C’est à la fois vrai et faux : si Mozart, entre 7 et 10 ans, a bien fait le tour des cours européennes, il n’est allé en Italie qu’à 13 ans révolus et n’a jamais joué devant le Souverain Pontife - même si le pape Clément XIV le reçut effectivement en audience et le décora « Chevalier de l’Éperon d’or », alors que Wolfgang n’avait que quatorze ans.

D’autre part, Mozart ne joua pas de violon devant les grands de ce monde lors de cette longue tournée européenne. A Linz, en revanche (à la frontière autrichienne), il exécuta un menuet sur son petit violon d'enfant pour impressionner le douanier - évitant au passage à ses parents la fouille de leurs bagages ! Wolfgang n’a en fait commencé sérieusement l’étude de cet instrument qu’à onze ans passés. 
Et lorsque Léopold voulait impressionner l’auditoire, il faisait recouvrir le clavier d’une étoffe par-dessus laquelle son petit garçon jouait avec la même précision que si les touches avaient été visibles. Mais c’est là un exploit difficile à rendre à l’écran, ce qui explique sans doute l’option des « yeux bandés » finalement choisie par le metteur en scène.

Une chose pourtant est authentique, dans le récit du Salieri de Forman : Léopold Mozart a effectivement « tout appris à son fils ». Contrairement à tous les jeunes garçons de son temps (comme Michel et Joseph Haydn, sans parler de Léopold lui-même), ni Wolfgang ni sa sœur Nannerl (absente du film) n’allèrent en pension chez les frères. Ils apprirent à lire, à écrire et à compter avec leur père, une chose de tout à fait exceptionnelle à cette époque : car nous savons que Mozart et Constance mettront eux-mêmes leur fils aîné en pension à la campagne, dès que « le Karl » aura atteint l’âge de sept ans (l’âge de raison) - deux mois à peine avant la mort de son père.

Ce choix de Léopold fut très heureux car on peut se demander avec angoisse comment le petit Wolfgang – certes surdoué mais très vulnérable affectivement -  aurait survécu dans un internat du XVIIIème siècle ! Léopold aurait-il gardé un souvenir mitigé de ses propres années de pension chez les Jésuites d’Augsbourg ? Toujours est-il qu’en plus des trois langues étrangères qu’il maîtrisait - l’italien, le français et l’anglais -, Léopold enseigna à ses deux enfants, à domicile, les disciplines musicales qu’il jugeait indispensables : clavecin, violon, chant, orgue et composition.

Qu’il en soit éternellement remercié !